Rome

De notre envoyé spécial permanent

À 19 ans, Doris Wagner est devenue religieuse. « J’étais prête à tout pour suivre le Christ », raconte la jeune femme, quinze ans après. Dans la famille spirituelle « L’Œuvre » où elle entre, ses supérieurs lui expliquent que « le chemin de la perfection et du véritable amour de Dieu consistait à obéir aux ordres », même ceux qu’elle ne comprenait pas, a-t-elle témoigné le 27 novembre à Rome lors d’une rencontre sur les abus sexuels organisée par Voice of Faith, qui milite pour la place des femmes dans l’Église.

Interdiction de lire des livres, de parler de sujets personnels à une autre personne que sa supérieure, de contacter sa famille sans permission, injonctionde couvrir intégralement son corps « pour protéger nos prêtres », lui explique-t-on : l’Allemande de 34 ans, aujourd’hui mariée, évoque un chemin progressif de dépersonnalisation. Jusqu’à ce drame, qu’elle dénonce aujourd’hui : alors qu’elle vient de prononcer ses vœux perpétuels, Doris Wagner est violée par le supérieur de sa communauté romaine. Quelque temps plus tard, un autre responsable de L’Œuvre, « aujourd’hui chef de bureau à la Congrégation pour la doctrine de la foi », précise-t-elle, demande à sa supérieure d’être son confesseur et se sert de cette position pour l’agresser.

« Il m’a dit combien il m’aimait et qu’il savait que je l’aimais et que, même si nous n’avions pas le droit de nous marier, il y aurait d’autres moyens, confie-t-elle. Il a essayé de me retenir et de m’embrasser et je me suis enfuie du confessionnal. » Elle demande à sa supérieure de changer de confesseur mais quand celle-ci lui en fait expliquer les raisons, elle trouve des justifications à son agresseur : « Elle m’a dit savoir qu’il avait une certaine faiblesse pour les femmes et que nous devions essayer de supporter cela », poursuit Doris Wagner.

Elle quitte finalement la vie religieuse en 2010. Deux ans plus tard, elle dénonce ces faits devant la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF). Celle-ci lui explique que son violeur présumé a été renvoyé de la Secrétairerie d’État où il travaillait (toujours prêtre dans une autre communauté de L’Œuvre, qui n’a pas donné suite aux sollicitations de La Croix), et qu’« il a été décidé de continuer à enquêter » sur l’autre agresseur, chef de bureau de la CDF dont elle ne cite que le prénom et l’initiale du nom de famille.

Fin 2014, la CDF a fini son enquête et fait savoir à Doris Wagner que le prêtre a été « admonesté ». « À cause de ses gestes imprudents à deux occasions, qu’il a admis et pour lesquels il a demandé pardon, il a été admonesté et, de plus, enjoint d’être vigilant et prudent à l’avenir », lui écrit son avocate ecclésiastique, citant des passages du courrier de la CDF, courrier qu’elle ne peut communiquer dans son intégralité à la victime. Doris Wagner souligne par ailleurs n’avoir reçu aucune excuse du prêtre.

Invitée par La Croix à s’exprimer sur cette affaire, la Congrégation pour la doctrine de la foi n’a souhaité faire « aucun commentaire » pour l’instant. « Nous étudions avec sérieux et nous donnerons une réponse en son temps », indique le Bureau de presse du Saint-Siège.

Cette affaire délicate est emblématique de la difficulté qui se dresse devant le pape François avant le sommet sur les abus sexuels auquel il a convoqué, fin février à Rome, tous les présidents de conférence épiscopale. Des abus qui ne se limitent pas à la pédophilie mais concernent aussi de nombreux adultes dans l’Église.

Mêlant abus sexuel, abus d’autorité et abus spirituel, cette affaire montre aussi combien la « culture de l’abus » et le « système de couverture qui lui a permis de se perpétuer », tels que les dénonce François, sont présents jusqu’au cœur de la Curie. Y compris à la Doctrine de la foi. Au sein de laquelle le bureau disciplinaire chargé de lutter contre ces abus, hors de cause dans cette affaire, a récemment été renforcé.